Alice oubliée

à la poétesse Christiane de Rémont, qui n’a pas oublié Alice,

et pour qui un chat qui sourit est chose courante

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lle se demande si elle a rêvé ou non. Comment expliquer un chat qui sourit, une reine de cœur, une montre qui galope ? Et le passage à travers le miroir ?

Elle s’est endormie au pied de l’arbre, il n’y a rien d’extraordinaire, et le sommeil a fait le reste ; tout le monde le lui serine chaque fois qu’elle essaie de raconter son aventure. Tout le monde, même Maman, même Jeremy.

Elle raconte sans cesse et tout y passe. Tout ? Non. Il y a le secret, la part d’elle éclatée là-bas, quelque part entre feuille et racine, ce qu’elle a vécu quand elle est entrée dans le Champs des Détritus. Jusque là elle croyait que le monde était propre, immaculé, parfumé. La salle de bain de sa mère, mais en mieux. Une sorte de bonheur brillant et lisse. C’était avant la traversée du Champs.

Un chemin en profondeur. On ne passe pas horizontalement dans les rejets du monde, on y descend et c’est un puits sans fin. Elle a glissé par mégarde sur une peau de banane ayant accéléré sa chute. Placée là à son intention, mais elle ne l’a su que plus tard.

Quand on est à l’air libre, on peut reconnaitre les stockages des déchets à l’odeur, que ces endroits soient publics ou non. Sous terre c’est le contraire : il n’y a qu’un parfum, noir, obscur ; un mélange acide, minéral et végétal. Ca sent la misère, ici, de façon têtue. Têtu comme le propre, talc et savon, dans la chambre de Jeremy nouveau-né. Il y a ainsi des parfums tenaces qui s’évanouissent lentement et qu’on retrouve soudain, des années plus tard, porteurs d’émotions. L’odeur de la terre et des ordures l’a poursuivie tout le temps qu’a duré la descente. Elle se souvient aussi d’un long frisson de désespoir, et d’avoir serré les dents, retenu sa respiration, dans un réflexe de survie.

Elle ne sait pas combien de temps elle est tombée, bras ballants, cheveux retroussés. Au début elle s’est concentrée sur elle-même, refusant de reconnaitre ce qui l’entourait, débris, objets cassés, verre, porcelaine, et des angles parfois tranchants, dangereux. Elle frôlait la mort, l’essentiel était de ne pas se faire blesser. Ne pas donner prise. Se faire légère et pesante à la fois. S’arrimer à soi-même. Ne compter que sur sa propre force. Défaire le doute, refuser le tremblement. Avaler les larmes.

Plus tard, elle s’est habituée à l’odeur métallique et au silence. C’est alors qu’elle a vu l’ours éventré, la poupée sans tête, les vieux vêtements, le livre aux pages arrachées. Toute une violence silencieuse, qui l’entourait et l’étourdissait plus que mille cris.

Elle ne sais plus comment elle a bien pu remonter à la surface, à l’air libre. Elle se souvient d’avoir ouvert les yeux – tiens, elle les avait donc fermés ? A quelques centimètres de sa pommette gauche, le bonnet de lin de sa poupée favorite, des fleurs de carottes. Au dessus d’elle, les dessous juponnant des branches. Dans son cœur, une infinie tristesse.

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C’était il y a si longtemps qu’elle ne peut plus mettre un chiffre sur l’âge qu’elle avait alors, une petite enfant, six ans, sept ? Mais les images et les souvenirs sont restés intacts, plus clairs, plus brillants que sur les photographies où elle est représentée le plus souvent avec Jeremy, pour son anniversaire – lequel, lequel ? – ou Noël, ou en vacances au bord de la mer et armée d’épuisettes d’un autre âge.

Elle a passé sa vie à oublier. Le reste de sa vie. Ce soir, elle sait qu’elle a échoué : ils sont là avec elle, les rejetés, les personnages de son long parcours sous terre. Ils la narguent : c’est elle qui ne fait plus partie de leur clan, ils ne la reconnaissent pas. Exclue du monde des ordures. Interdite de déchetterie. La vieille dame qu’elle est devenue en rirait. L’enfant d’hier contemple la sentence sévèrement.

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On l’a retrouvée au matin, couchée dans l’herbe, au pied de l’arbre, celui qui a poussé incongrûment au sommet du monticule ; là où, il y a longtemps, un siècle peut-être, on a déversé des centaines de camions d’immondices, puis des dizaines de camions de terre, pour cacher les ordures. Peu de gens le savent ou s’en souviennent. Le monticule est au centre d’un parc de loisirs, les enfants y jouent en liberté ; un peu plus loin, on a construit un bassin avec des dauphins bleus en plastique façon pierre et une fontaine d’où coule une eau dont la couleur change toutes les trente minutes. Tout le monde prend des vidéos, les enfants n’ont pas le droit de jouer dans le bassin, encore moins de s’y baigner, un illuminé un jour a écrit un article sur facebook et il parlait de radioactivité. Depuis les autorités ont eu peur, et l’accès du bassin est interdit.

On l’a retrouvée endormie, croyait-on, jusqu’au moment où on a essayé de la réveiller et c’était peine perdue. Alors, ils ont compris.

Quand on a voulu prévenir ses proches, on a découvert qu’elle était seule au monde.

Seule, Alice. Oubliée.

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4 mai 2011

  1. Un texte ambigue, prenant, poétique. C’est Alice qui a vieilli, après son retour du pays des merveilles ? C’est vrai qu’on ne pense à elle que petite fille, Lewis Caroll l’a figée dans l’enfance.

    Ta série des fantômes, où en est-elle ? Alice en fait-elle partie ? J’ai un texte, court, pour toi si tu veux.

  2. C’est un texte sur un dessin à la plume de Marieaunet, un dessin difficile à « lire » qui presentait une coupe d’un terrain avec des objets bizarres enterrés : un dessin qui faisait un peu froid dans le dos, et que j’ai choisi de traiter de façon poétique, après avoir consulté Christiane. Je viens de le retrouver par hasard hier matin (le texte).

    Tiens, tu me donnes l’idée, oui, de l’ajouter à la série Esprit ( pas fantômes, tu vas effrayer mon auditoire, lol!)

    Envoye ton texte, quick !

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