Zoé et la vieille dame

Le camion roule à vive allure, tirant derrière lui un palan rouillé auquel est accrochée une vieille voiture rousse cahotante et trébuchante. Mathilda a tout juste le temps de sauter sur le bas coté de la rue sans trottoir. Elle peut voir le rire goguenard du conducteur, un type à moustache et casquette bleue. D’instinct, elle se retourne vivement pour essayer de lire le numéro de la plaque minéralogique. Mais le camion est déjà trop loin pour la faible vue de Mathilda.

Au bout de la rue elle remarque un enfant qui pleure, assis au milieu d’ une pelouse mitée. En approchant, elle voit que ce n’est pas un enfant, mais plutôt une très jeune fille, habillée en garçon comme elles le sont toutes,  » et pourtant jolie » , note Mathilda au passage. Elle voudrait bien continuer son chemin sans s’arrêter, mais la vieille dame n’a jamais pu voir quelqu’un pleurer sans essayer d’apporter secours, le plus souvent sans résultat notable. Un vieux réflexe qui vient de loin. C’est plus fort qu’elle :

– Est ce que je peux faire quelque chose pour vous?

Deux yeux bleus, assombris de colère, la foudroient :

– Fout moi la paix, pauvre conne!

Mathilda se remet en marche illico et en silence. Arrivée au tournant de la rue, elle s’aperçoit qu’elle est secouée de haut en bas par un tremblement qui va s’accentuant à chaque pas. La rue est redevenue silencieuse, mais elle entend les mots, résonnant sous les arbres, rebondissant sur le trottoir devant elle, se répercutant d’une maison à l’autre  » … Pauvre conne, fout moi la paix … “

Elle s’arrête net, prend une profonde inspiration, se retourne résolument et revient sur ses pas. L’autre est toujours assise au milieu de l’herbe, et, bouche close, regarde Mathilda approcher.

– Pauvre conne toi même, dit Mathilda posément.

Son tremblement a cessé. Elle poursuit :

– C’est à toi, la voiture ?

La petite jeune fille fait oui avec la tète. Elle dit :

– C’est des sales cons, il me manquait seulement deux mensualités pour finir de la payer.

– Ils font toujours ça.

Mathilda soupire ; elle s’assied dans ce qui reste d’herbe aux cotés de la jeune fille, sans attendre qu’on l’invite.

– Tu vois ce que je veux dire : ils attendent toujours la fin, et ils font des erreurs sur les factures, et tu ne peux pas le prouver, et ils viennent les prendre de nuit, d’habitude.

Elle ajoute :

– Je vois qu’ils se sentent forts, c’est à peine quatre heures en plein après midi, en plein jour. Ils ne manquent pas d’audace.

“Et pourquoi n’es-tu pas à l’école ? “ Elle a pris son air de grand mère, qui ne va pas du tout avec les paroles qu’elle s’entend prononcer.

“ Qu’est ce que ça peut te fou.. “ , commence la petite jeune fille en hurlant presque. Puis elle s’arrête net et reprend d’une voix plus normale, un ton plus bas :

– J’avais pas d’argent pour l’essence, j’ai séché. Je voulais rester là pour empêcher…

– Ca n’a rien empêché du tout, ils l’ont prise quand même.

– Je te dis que c’est des sales cons.

Elles soupirent toutes deux à l’unisson. Mathilda marmonne quelque chose sur les bienfaits de la marche à pied, et la petite jeune fille déclare qu’elle préférerait ne plus revenir à l’école s’il lui faut aller à pied. Ecole où il s’avère que, de toutes façons, tous les gens là-bas aussi sont des sales cons.

-Tous ?, demande Mathilda, légèrement incrédule.

– Oui.

Elle est très affirmative et ne doit pas avoir beaucoup plus que quinze ans. Mathilda réalise soudain qu’elle est un peu trop jeune pour conduire, encore plus pour posséder une voiture, mais ce n’est pas ses oignons, premièrement. Et deuxièmement, c’est pas le point : le point, c’est que les salopards ont une fois de plus fait leur sale boulot merdique, en venant piquer une voiture presque entièrement payée.

Une poubelle pour tout dire.

– Je me demande combien ils vont en tirer, elle paraissait assez mal en point, dit Mathilda

– Elle marche. Mon père y a travaillé dessus tout l’hiver, elle nous a coûté cher pour ce que c’était, mais bon, elle marchait. »

La presque enfant renifle nerveusement. Elle secoue ses cheveux, qu’elle porte longs, touffus, mal coiffés et noirs. Mathilda se lève, l’entretien est terminé.

– Ciao,  dit la petite jeune fille.

See you soon*, dit la vieille dame.  »  Je m’appelle Mathilda.  »

La petite jeune fille ne répond pas.

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* Au revoir, ou On se revoit bientôt

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(En cours d’édition, copies et reproductions interdites)

  1. On a déjà du te dire que tu écris très bien… Je vois en cours d’édition, il existerait donc des livres quelques part que tu écrit??? parce que si cela est le cas, je suis preneuse 🙂

  2. Il y en a trois, qui ont ete edites. Celui-ci est « en cours d’édition » parce que je rassemble des nouvelles, courtes et longues pour quelque chose qui sortira à l’automne, si je ne me suis pas noyée dans le déménagement avant !

    J’écris, certes, et depuis longtemps. Très bien, c’est une peu trop élogieux pour ce que je fais : deplus, je fais des fautes d’ortho-typo tout le temps. Mais j’ai la passion d’écrire, et un débit torrentiel parfois, rocailleux souvent, quand ça ne tourne pas à l’inondable. Je te contacte et je t’en envoie un tout de suite, en cadeau.

  3. Ah heureusement que je suis revenue ici lire, et aussi, heureusement que j’ai remis hors carton, hier , le livre que je te destine, et que je vais finir par t’envoyer J’admire ta patience, tu l’attends depuis fevrier et nous voici en mai !!!

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