La malédiction de la femme-auteur

C’est l’histoire de …

Catherine ?

Non, Catherine, c’était sa tante. Moche et méchante.

La femme auteur, dos bien droit calé sur son siège spécial, le visage éclairé par l’écran fluorescent, hésite.

Blanche?

Non, Blanche, c’est sa grand mère. C’était. Mais ce n’est pas une raison parce qu’elle est morte en 1980 pour la mettre au passé. Pas une raison pour la reléguer dans les oubliettes. Pas une raison pour donner son nom à une inconnue. Inspiration, expiration, soupir.

La femme-auteur s’étire en baillant.

C’est l’histoire d’une femme qui …

Il lui faut un nom, à cette femme. Un nom, un visage, une identité. Raconter une histoire, c’est mettre en scène des personnages. Leur inventer des yeux qui capteront le regard du lecteur.

La femme-auteur rêve à ce lecteur qui, un jour, tiendra dans ses mains le livre qu’elle commence d’écrire aujourd’hui. Elle a pris cette décision ce matin même, sitôt le café fumant dans la tasse des grands jours, la bleue de chine. Il est maintenant dix-neuf heures, et elle est toujours là, avec ses trois ou quatre lignes maussades. La tasse aussi est là, sale, poussée sur le coté, à coté des dictionnaires. Jean, son ami éditeur qui la pousse à écrire sur la foi d’une correspondance quotidienne dans laquelle il trouve, dit-il, « un talent certain et un certain style », lui a donné cette consigne simple :

 » C’est facile, pour commencer, tu te mets au clavier, et tu tapes : au bout d’une heure, tu dois avoir fait au moins une page ; au bout d’une journée, tu auras tes seize pages ; au bout d’un mois tu auras…  »

Il s’est vite sauvé en riant dans la cuisine pour éviter le gros Lanson, un bouquin de 1035 pages sur papier bible qu’ils connaissent par coeur, l’un autant que l’autre, puisqu’ils ont fait les mêmes études dans le même lycée d’abord, et dans la même université ensuite. Le gros Lanson, lu, relu, annoté, les suit depuis toutes ces années.  » Passe-moi le Lanson! « , c’est le mot d’ordre pour clore leurs querelles : il y a belle lurette, pourtant, que la gent intellectuelle moderne a perdu jusqu’au souvenir du nom de ce brave Auguste, critique littéraire, qui fût précepteur du futur tsar Nicolas II, avant de revenir à Paris pour enseigner en Sorbonne et finir sa carrière en tant que directeur, de 1920 à 1927, de Normale Sup. - qui s’appelait encore Ecole Normale Supérieure. C’était dans un autre monde.

« Et la prochaine fois, se sera Quillet » a crié Marie.

Jean est parti sur la pointe des pieds. « Je te laisse travailler ». C’était ce matin.

L’auteur en manque de mots regarde le vide vertigineux de l’écran. Hier..

Oui, hier, au restaurant, elle a péroré pendant tout le repas. Les mots ne lui sont pas un problème, ni les assembler en phrases, habituellement. On écrit comme on respire, dans sa famille, depuis trois, quatre générations ou plus. Elle a longtemps dit, avec un brin de hauteur, que ses ancêtres dansèrent leur vie sur la musique des mots ; « C’est mieux que sur la carmagnole » a répliqué Jean, pince-sans-rire, le jour où, emportée par son élan et par la fièvre d’écrire,  elle s’est enhardie à employer cette image, mélangeant audacieusement la métaphore gnan-gnan, la poésie lourdingue et le conte rabaché.

 » Le salaud.. » soupire la femme-auteur  » Il a l’art de te ramener sur terre d’un bon coup de patte. Puis il te laisse là, sur le carreau. ».

Il est parti en lui donnant cet ultime avis :

 » et si tu veux me croire, ne lève pas ton joli c*l de ta chaise avant vingt heures. Discipline et rigueur, il n’y a que ça de vrai! »

Elle l’entends encore, tandis qu’il refermait la porte, en répétant à tue-tête  » N’oublie pas : discipline et rigueur.. ». Et le rire avec.

Coup d’oeil en biais à la pendulette de bureau : plus qu’une heure à attendre. Pourvu qu’il pense à ramener quelque chose à grignoter!  La femme-auteur se surprends à réver saumon fumé.

***

A l’aube du second jour, elle marche sur le sable. Déserte, la plage, comme il se doit. Et le ciel gris, bas, un ciel breton en méditerranée. Un ciel pas du tout conforme. Un pseudo-ciel qui se croit à la Pointe du Raz, à la Baie des Trépassés. Le brouillard se déploie autour de la femme qui marche. Plus tard, dans la matinée, le soleil aura vaincu les écharpes de brume, les couleurs reviendront, le paysage reprendra son apparence familière.  Mais maintenant, au petit matin, seuls les piaillements aigus des mouettes la rattachent à la réalité. Ces oiseaux sont forcenés et batailleurs ; elle entends leurs cris comme autant d’insultes qu’ils se lancent dans un langage préhistorique.

 » Il ne faut pas marcher dans l’eau avec des souliers de satin « , dirait le poëte. Pourquoi pense-t-elle à lui ce matin? pourquoi ses phrase tronquées, ses jeux de mots à la limite de la sanité mentale lui manquent-ils, à cet instant précis? hier, alors qu’elle languissait devant l’écran blanc, les seuls mots qui venaient sous ses doigts étaient des vers libres, des rimes faciles, des images décharnées. Tout ce que  Jean déteste.

C’est toujours au petit matin ou au creux de la nuit que les mots se mettent à vivre intensément. Dans la journée, les mots dorment. Ils s’enroulent sur eux-même, se collent les uns aux autres, et s’assoupissent. Ils sortiront de cette longue sieste à la tombée de la nuit.

 » Je vais suivre les conseils de Jean », pense la femme-auteur.  » il a l’habitude; il connait le secret, il sait mieux que moi. Huit heures de travail par jour, deux fois quatre heures, ce n’est pas pire qu’un boulot de secrétaire.. »

Encore deux, trois raisonnements de ce genre, et elle sera bonne pour la production à la chaîne. Une page par heure, huit à dix pages par jour, au bout d’un mois elle a ses deux cent pages. Un autre mois pour corriger, et voilà..

Discipline et rigueur.

Dans la brume dorée, l’horizon se rapproche de la plage ; le ciel et l’eau se confondent. Les mouettes sont parties ailleurs, crier leur agonie collective. Le silence est tombé sur cette partie de la côte : rochers, sable fin, odeurs d’algues, doux froufroutement de l’eau, tiédeur des vagues. Filtré par le brouillard, le soleil laisse tomber dur les gens et les choses une poussière d’ambre. La femme lève au ciel un visage de noyée, sans savoir qu’elle pleure.

_________

 

  1. Merci ! mais il n’y a pas de suite, du moins dans l’immédiat.
    Retrouvé hier dans les profondeurs de la bibliotheque que je n’ouvre jamais, un carton à chaussures rempli de textes mis sur CD quand j’ai changé l’ordi en 2008 !! Des ébauches, rien de vraiment sérieux. Mais lisant hier soir la biographie d’A. Christie, je cogitte autour de ce qu’elle a dit à propos des textes inachevés : elle avait l’habitude d’ecrire constamment, et de laisser ses notes en suspens. Mais elle les gardait, et s’en servait pour meubler ses manuscrits, disant que ce que nous écrivons possède ce coté abstrait que fait que nos phrases sont passe-partout (souvent). Pas bête, et verifiable. Je devrais m’y mettre, mais J’AI PAS LE TEMPS jusqu’en mai.

  2. L’écriture pour un écrivain, pour moi c un mystère, c’est un arrache coeur, une passion, une abîme , une passion , une raison de vivre, un aliment, tu le racontes très bien.

  3. mai, c’est loin.
    je suis d’accord, avec écrire, et garder, on a parfois des idées de génie qu’il serait dommage de ne pas utiliser, même si elles semblent pour l’instant hors contexte.

  4. hélas hélas mes amies !!! c’est TOUJOURS hors contexte mais je me soigne. En me demandant toutefois si l’écriture, ne serait pas justement QUE cela : les pensées mises en mots (en signes) comme elles viennent, des images colorées à exprimer en noir sur blanc. Nous avons la chance d’utiliser le French Language qui est si coloré.
    Nous avons aussi la chance, nous les Expats, d’avoir deux vocabulaires à notre disposition. Au bout d’un certain temps ( nombre d’années ? ) le second langage nous oblige à une neuronique (? je viens de l’inventer ?) gymnatique excellente pour notre ecriture.
    Helen, tout a fait d’accord avec toi, sauf que ce n’est pas un arrache-coeur, pour moi, plutot un velours. J’écris pour relaxer, pour me retrouver entière.

    Un ami de plume me disait comme toi qu’écrire lui était très pénible. Il écrit pourtant délicieusement. Mais ne le sait pas. Ou, du moins, n’en est pas sûr.
    Sommes-nous jamais sûrs de la qualité de ce que nous écrivons ?

    Ariana, Mai, c’est loin, mais pas tant que ça, tu vas voir : on va se retrouver dans les affres des mois torrides sous peu ( heu heu ?)
    Début mars, je déménage, avril j’ai les ouvriers dans la maison blanche. Donc, jusqu’en Mai, niet, nothing, nada, rien;. (articles sur la Maison Blanche prochainement)

    Mais en Mai,fait ce qu’il te plaît, ha ha !!!

  5. eh eh, excellent début de blog… Tiens, j’en ai pour au moins deux ou trois jours de réflexion sur le cul sur la chaise (conseil excellent d’un écrivain de policiers, Elisabeth George, que je n’ai jamais pu mener jusqu’au bout, expérience d’écriture d’un roman arrêtée au bout de six mois et 150 pages… Ton ami et la souffrance dans l’écriture, c’était moi !!!!!), des idées qui vont et viennent et puis des morceaux de romans…
    Je me suis réorienté vers les récits de vie (raconter la vie des autres me permet d’avoir un support de départ et puis assouvit ma curiosité).

  6. Salut Yibus, tu es sorti des neiges Belges pour venir vers le soleil new-yorkais, merci !
    Moi aussi je planche sur un « quelque chose » depuis deux mois et j’essaie de garder le conseil du copain en tête, sauf rester assise 8 heures , là, c’est non.

    Pour moi, pas de souffrance dans l’écriture, non. C’est APRES quand je me relis, que je souffre, et les editeurs aussi, apparemment, lol!

    Tu sais, les morceaux de romans, mis ensemble, ça peut faire un joli patchwork de mots , non ? il faut y penser et surtout, il faut y croire.

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