Transit

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 » Je suis en perpétuel transit  » , me dit Hannah, qui au bout de vingt ans ne parvient pas à choisir : Paris ? Denver ? C’est un peu des deux, un peu de Paris, beaucoup de Denver. “ Et quand la colère m’empoigne, c’est beaucoup de la Seine, et rien des Rocheuses.  Pour le regretter au bout de deux semaines lorsque je suis revenue dans l’hexagone : on m’a jeté un sort, ou quoi ? “

On ne t’a pas jeté un sort. Ou, plutôt, si : mais il y a longtemps, le jour où tu as décidé de sauter le pas. Le jour où tu as voulu te retrouver sur l’autre rive. En l’occurrence, elle était lointaine, la rive, de l’autre coté de la grand’ mare, à des heures de vols supersoniques. On nous a tant et tant répété que  les distances ne comptent plus que nous avons bien failli le croire. Sauf nous,  les expats, qui savons : c’est loin la France, vu de  Pikes Peak.

La fin du vingtième siècle, le début du nouveau voit l’accélération de l’émigration. Les gens partent de chez eux, se fixent ailleurs, croient en avoir fini avec l’ancienne vie alors qu’ils vont vivre encore longtemps en transit. Certains choisissent de rester, d’autre retournent au pays. Quoiqu’on décide, le mal s’installe : Hannah est française à Denver ; de retour en vacances dans son septième arrondissement, la voici américaine. “ Mes amies, mes sœurs me reprochent mon accent, ma désinvolture, et mes jeans “.

Yasmina est algérienne à Manhattan, serait américaine à Alger si elle y retournait. Ce qu’elle ne fera pas, “ car pour moi, dit-elle, il n’y a pas d‘autre choix : ici, je suis libre. ” Elle n’en dira pas plus, mais on entend la fin de sa phrase sans parole : Yasmina est journaliste dans un grand quotidien américain. “ Et à Alger, tu ne peux pas savoir ce que je serais “, murmure-t-elle, en se détournant. Elle est pourtant encore en transit, parce qu’elle n’arrive pas à choisir. Ici elle a son appart, sa liberté, ses amis, son travail, toutes choses qu’elle aime profondément. “ Mais la mer, dit-elle… “ On lui rétorque qu’il y  a la mer ici aussi . Mais c’est loin d’être la même. Il manque les orangers, l’ocre des roches et le parfum des herbes “ Et les rues blanches, et parler avec mes voisines. Et toute ma famille, qui est restée là-bas. Mes sœurs, mes tantes, mes voisines, leurs enfants … “

Danny et son amie de cœur, rencontrée par hasard en faisant les courses dans le même Sears à Boston – et cela se passait en des temps très ancien, au moins dix ans sinon plus – Danny et Josée, donc, ont sauté le pas lorsque le siècle a commencé sa seconde décennie. Un jour, elles ont annoncé à leur famille américaine, à leurs amis, qu’elles les invitaient ensemble à une grande  party improvisée et surprise. “ Mais  ce n’est pas ton anniversaire, ni celui de ton mari “ ont répondu les copains. Ce n’était pas le 4 juillet non plus et on était loin de Noel. Elles ont répondu que la surprise c’était justement l’événement : elles s’installaient, refusaient le transit, coupaient les ponts : elles ne pouvaient plus vivre écartelées, un pied sur chaque continent. Elles disent, trois ans plus tard, que leur décision était difficile à prendre, que leur famille de France n’a pas compris, et qu’elles ont parfois l’impression de se desquamer doucement. Un jour, elles auront fait peau neuve, comme nous faisons tous. En attendant, ça picote un peu partout.

A son dernier retour de France, en aoùt 2002, Marie-Claire a brusquement décidé que c’était fini, ce serait son dernier  saut au dessus de l’eau. “ Il n’y a plus personne là-bas pour m’accueillir. ma vie n’intéresse plus personne”. C’est dit avec un sourire triste. Et c’est faux : trois jours plus tard elle avoue des cousines lointaines, des amies d’enfance,  un village natal. Mais ils se fondent maintenant dans ce qui a été, et qui ne sera plus. Ils s’estompent, comme elle est estompée dans la vie des gens qui sont  « là-bas », au pays.

C’est le plus jamais qui fait mal “, disait celui qui en partant mettait tout un silence entre lui et ce qu’il avait aimé. “ C’est savoir que quelque chose est fini, que cela ne recommencera plus “. C’est pourquoi la plupart d’entre nous continuent de se croire en transit, de vivre en transit. A cause de ce plus jamais, que nous refusons.

Plus jamais l’odeur de poussière des soirs d’été à Alger, lorsqu’on peut tous se prendre pour des Camus. Plus jamais la lente ballade dans les galeries du Louvre ; plus jamais la flânerie avenue de la Paix ; plus  jamais  le café en terrasse sur les places méridionales ; plus jamais le bistro, le journal du matin, la baguette croustillante, les engueulades politiques, le lapin sauté, le steak au poivre, la mode en marche sur les boulevards, sous le ciel des avrils parisiens. Plus jamais la riposte allègre, le verbe moliéresque haut en couleur, la rire sous Zazie et ses comparses. Plus jamais la télé, le magazine, le  cinéma les prix littéraires. On se desquame de ce qui, finalement, n’est que futilités, bavardages, snobismes ; on arrache doucement les vieilles racines ; et si on tire trop vite ou trop fort, on peut en mourir.

Mais qui s’en doute ? Et qui s’en soucie ?

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  1. tu es toujours TROP GENTILLE avec moi – c’est vrai que j’etais dans l’humeur noire hier, mais ça ne reste pas longtemps et tout va bien aujourd’hui, et toi ? Tiens, je viens faire un saut de pie chez toi.
    Nous, les expats, sommes une race à part. Mais pourquoi pesonne n’en parle, ça me tue !

  2. Dis moi, amie d’Alabama, ton plus jamais , celui que tu regrettes le plus, c’est quoi ( on en parle aujourd’hui et puis plus jamais, ok ?)

    Pour moi c’est, ce sont, les livres. Ceux qui sortent des grands éditeurs et que je n’arrive pas à trouver ici comme c’etait à Paris, tu sais, où je n’avais qu’à rentrer dans n’importe quelle librairie de quartier pour trouver le dernier Gallimard.

    Puis, because je suis d’une gourmandise qui fait peur, et en vrac : les chocolateries, les salon de thé, Et toutes les patisseries, je dis bien TOUTES, y compris celle, un peu lourde, du boulanger du plus petit village d’Ardêche.

  3. on peut en parler tant que tu veux, ça ne me gêne pas. Ce que je regrette le plus?
    les gens, et ce qui va avec: les longs repas, la franchise, la beauté, le gout, les conversations, la galanterie, le flirt, le tutoiement et le vouvoiement pour marquer les limites.

  4. ah tiens, moi aussi, le tutoiement me manque. Je me suis tellement habituée a vouvoyer que je vouvoie tout le monde quand je retourne en France. Merci de me le rappeler
    Les gens, autrement, ne me manquent pas : je suis partie depuis trop longtemps, mes amis m’ont oubliée, mes parents ne sont plus de ce monde.
    La communication s’etablit aussi avec les francais d’Amerique, j’ai l’impression d’être un peu voisine de vous tous.Vous n’êtes pas inaccessibles comme lorsque je communique avec des Francais de l’hexagone, qui me semblent habiter à des distances interplanetaires.

  5. ah, alors je me suis mal exprimée: ce ne sont pas ces gens-la, MES gens, qui me manquent (bien sur, mes amis, parents, mes cousines, mon frère me manquent), mais les gens en général, comme ils sont, les français me manquent.
    Je ne me sens pas si loin d’eux, et pourtant.

  6. Tu me donnes là l’idee d’un prochain article, tu es une muse qui s’ignore ( sourire ) , car il est vrai qu’il y a les gens et les gens, et que sous ces quatre lettres ils ne se colorent pas tous de la même façon.
    On peut avoir à la fois une sainte horreur des gens et un amour-passion pour les gens. Nous sommes des « gens » infiniment intéressants, nous la gente humaine.

  7. hi hi ne t’excuse pas de me faire rire ! es-tu une grand muse-ariane avec de longues pattes graciles, ou bien une petite qui court partout ?
    ( je te verrais bien courant partout .. 😉 )

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